La femme envolée et autres poèmes du feu et de la soif

je dédie ces poèmes à tous les chercheurs de clés
je dédie ce livre à Johan
et à tous les enfants morts d’amour ou de soif
parmi les déserts et les solitudes de ce siècle

 

Sans titre

La femme envolée (pour Johan)

 

dans quelle ivresse sombre
s’est éloignée
la musique d’une aile
entrevue à la fenêtre

soirs de platine gris
sertis de distantes lumières
au fin fond de la mémoire et de l’oubli

les oiseaux sont dehors
et les humains dedans
à faire la ronde des secondes

une femme s’envole
accrochée aux cheveux du vent
cherchant un éclat de soleil
de l’autre côté du miroir

de quelle couleur sont les yeux des oiseaux de la solitude
teintes d’abîmes
étranges profondeurs
vacillantes lueurs

« je veux trouver la clé »
dit la femme envolée
au-delà des secondes
perdue dans la ronde de ses pensées

« je veux trouver la clé »
et dans l’insoutenable brûlure des interrogations
ses yeux pour un instant refleurissent

l’aile n’est plus à la fenêtre

la femme cherche encore la clé
en tournant sur elle-même
au souffle du vent
en silence
sans se retrouver

les humains sont ailleurs
à faire le décompte des heures

un vieil air de blues s’enfuit
dans le sommeil des villes

*****

étrange et lente et lancinante
une plainte grise grandit chancelante
inaugure la jungle d’acier
les froids reflets du fer et du verre
les rivières macadamisées
où roulent les flots des cités carrées
métalliques mécaniques
et les vagues regards usés de l’inhumanité

une plainte comme un cri
l’angoisse lancée à la face de l’ombre

la femme a les yeux fermés
elle jouait à l’éternité
il est midi
le temps l’a rattrapée

une plainte comme un sanglot
un poing levé vers l’absence

il est minuit de l’autre côté de la mappemonde

*****

un soleil tournoyait
mais loin
mais si loin
il y avait des gouffres et des abîmes
à traverser encore

la femme s’est éclipsée dans l’immensité
il manquait un pas pour franchir le seuil

la femme s’est enfargée
dans l’escalier de ses idées

il manquait un pas pour tromper l’angoisse
la femme est tombée
parmi les étoiles inaccessibles

une main tendue qui n’attend plus
a rompu le fil de la patience

la femme est tombée
acrobate désarticulée
trois millions d’années-lumière et des poussières
en avant comme en arrière

la femme a chaviré
la femme a basculé dans un trou de mémoire

la femme s’est éclatée
en atomes d’éternité

la femme est devenue nuée
s’est dispersée au souffle du très grand large

il manquait des routes et des chemins et des signes
pour dépasser l’absence
et défaire la trame de la nuit
tissée sombre et serrée
autour de son coeur broyé

la femme a tournoyé dans l’immensité
tenant entre ses mains
le cercle déchiré
son destin brisé
et les sources taries en solitude extrême
au désert
à trois millions d’années-lumière
et des poussières…

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Prière du milieu de la ville étrange

 

où est cette paix couleur d’étoiles
ce silence aux ailes or ambre et lumière
qui venait danser au bord de mes rêves
broderie fulgurante
dans l’espace de mes yeux

le temps aveugle bouge au loin
abîme d’ombre et de hasard
solitude aux mains tendues

la vie était vaste
comme le cristal des océans
comme l’écume des cathédrales
mes yeux étaient de jade et d’eau
avant ces temps faméliques

mes yeux étaient en épousailles
avec l’oiseau
avec le lierre
en ces jours des mille soleils
en ces jours d’étranges lumières
dans la grande bonté des arbres

je voyais l’étoiles d’aurore
au creux des marines arabesques
et je m’y noyais
comme en des chemins polychromes
(passaient les outardes au long de mes veines
passaient les grands vents et les poudreries
mais j’apercevais la forêt toute proche…)

au bout de ma tête planétaire
quel pays chantait encore en ces temps-là
quel pays hantait ma mémoire
quel pays se nommait
de son nom de soleil

quelque part une porte m’attend

où vais-je ainsi
dans cette ombre mouvante accrochée à mes pas
parmi les rumeurs écloses de l’angoisse
la peur au corps
à chercher l’envers du décor

où vais-je ainsi
les yeux clos
marchant sur les trottoirs de verre

quelle est cette blessure venue du fond des temps
et cette cicatrice dans la chair vivante du pays

faut-il encore me déraciner
pour comprendre que rien ne reste de l’éternité
en ces maléfiques murmures

passagère clandestine
à la recherche d’un paysage qui sans cesse dérive
je me tiens debout
au bord d’une solitude
surpeuplée de présences par trop approximatives

ici
nul ne songe
on dirait que le rêve s’est immobilisé
comme un étang profond

ici
nul ne parle
et le silence ainsi créé
cherche en vain une oreille attentive

ici
le destin tourne sur lui-même
dans les froids corridors circulaires et blancs
des horloges glacées

ici
tous attendent
mais nul n’espère
et les chemins opaques n’entendent aucun pas

ah je vous ai vue
mon âme
emprunter les routes
de l’abîme inconnu des âges
et des questions demeurées sans réponse

je vous ai vue
mon âme
passer comme un éclat de feu
dans l’espace fou
dans les grisantes volutes
les arabesques du vertige
clé découverte
porte ouverte aux embrasements intenses
dans l’émerveillement premier des yeux et du coeur

éphémère vision

et quelle étrange nostalgie
s’est alors emparée de moi
ivresse consumante
exil
exil ô brûlante fièvre

je vous ai vue mon âme
incommensurable et libre et ardente
avant le cycle des morts et des naissances

car j’étais avant de devenir

quelqu’un chantait au coin d’une rue mouvante
«tout changera
tout changera
la ville avec ses longs jardins de fer
le fleuve
et le temps nostalgique»

quelqu’un chantait
et sa voix sans visage
s’accrochait au seuil des maisons
comme un grand gouffre bleu

«qui donc brisera
les mâts et les coques
de nos galères fantasques
qui donc nous donnera
l’autre visage des jours»

ah le vent est défait qui me disait l’odeur des sèves
et le goût des érables
la saveur de l’eau d’arbre

-mes racines qui donc les a coupées
qui donc m’a posée sur deux pieds d’acier
dans le brouillard gris de la peur-

mais que se consument les demeures de papier
et les gratte-ciel inaccessibles
dans l’éclatement des chemins et des signes

qu’il y ait une musique au très vaste désert
qui grandisse les sources
multiplie les rivières
comme un rire d’enfant semé dans notre histoire

qu’il y ait un horizon à l’étendue des dunes
une trace de pas au bout de nos questions
un puits pour nous surprendre au détour de la soif
et l’amour de l’amour pour nous prendre le coeur

car une nuit
ah une nuit entre toutes les nuits de la terre et des hommes
il nous faudra bien ouvrir les veines de la peur
qu’elle se vide de tout son sang de glace
il faudra bien que vienne un matin
un matin entre tous les matins du monde et des dieux

il faudra bien que soit posée la dernière question
et que soit donnée l’ultime réponse

la vie à toujours transformer
la vie
simplement la vie

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Les poètes

 

nous sommes les roses des eaux amères
les fantasques enfants d’un monde embrasé
les funambules fous des espaces terrestres

nous sommes des joueurs de langage
nous jouons tout bas de notre instrument
et nous inventons des jardins de jade
où poussent au milieu des pierres et des vents
les signes sauvages
la libre parole
et l’écho intact des terres perdues

nous parlons à voix nue
nous sommes le cri des êtres rompus
la blessure ouverte au plein jour
et le rire ardent du feu qui nous brûle
et consume nos os
nos mains
et nos yeux

nous portons à nos poignets
des bracelets de larmes pétrifiées
nous veillons dans la solitude des nuits d’ébène
et dessinons au profil des rêves
sous nos paupières bleuies
la sève solaire des roseraies pourpres

nous sommes les voyageurs du vertige
sur l’échiquier du temps

nous sommes le sable qui coule
entre les doigts d’un enfant pensif

dans un coin de désert

© Francine Hamelin

Ce poème a été mis en musique par Karen Young.

 

Sans titre

Un air de flûte

 

fais-moi écouter ta musique
ô flûtiste de l’aurore bleue
toi qui viens me dire l’éveil
en ta respiration éternelle

entre deux espaces
je vois disparaître
les enfants tristes du délire
les enfants d’un siècle à mourir
les enfants fous
qui savent bien la fragilité des gestes
et comment il faut s’approcher
à pas lents
des puits silencieux
où vont boire les exilés

ô musicien du temps qui passe
ô magicien du temps perdu
dis-moi qu’il y aura la mer
et des albatros de sel et de corail
dans la grande lumière du vent

dis-moi qu’il y aura l’eau de soleil
pour apaiser la soif des êtres de la nuit

dans mille univers éclatés
j’entends divaguer les enfants blessés

il faudrait des jours de présence
enfin

il faudrait des oiseaux d’or incandescents
un matin dans le feu du temps
un matin en plein midi
en pleine nuit

il faudrait dépasser les jours abolis
dans l’inquiétude du coeur

il faudrait que les mirages de cendres
se perdent en leurs temps révolus

au fil des nuages s’enfuient les fluides vols d’outardes
et les enfants solitaires
qui ont cherché le rire des galaxies
au fond des puits

ô cet appel des oiseaux
quelque part entre des noms de pays
qui ne changent rien à l’être
et à l’arbre

j’écoute la transhumance
de quelque fragile Amérique
perdue aux confins des vitraux

ô flûtiste de l’aurore
défais le froid des longues solitudes
qui habitent la mémoire des nuits

avec des rêves ardents
comme le feu des pierres et des univers rouges

avec des ailes bleues sur la portée du vent

afin qu’il y ait des jours d’apaisement
enfin

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Sables

 

les étoiles allumaient leurs innombrables yeux argentés
au coeur des célestes abîmes

aux ombres bleues des dunes nocturnes
j’étais cette caravane oubliée
qui s’avance à la recherche des royaumes d’eau
des oasis fabuleuses scellées sous les sables d’or

et j’étais cette voix qui chante
et appelle la vie d’une source
j’étais cette soif à la démesure des étendues
où éclate le silence du coeur

les statues d’outre-mémoire
pour une nuit désensevelies au hasard du vent
suivaient de leurs yeux lisses
le lent cheminement de la méharée fragile

j’étais cette marche dans la fraîcheur de la nuit
cette fascination
pour le lointain et magique murmure d’une fontaine
cet hallucinant sortilège d’horizons jamais atteints
de houleuses perspectives
cette marée figée  cet océan d’immobilité
ce mince sillon de pas qui s’effacent
pour s’enfoncer plus profondément dans le mystère

et j’étais ce chuchotement
des sables qui croulent et coulent
sous les doigts des lunaires lumières

j’étais ce grain de sable qui roule
en rêvant de devenir étendue vive et terre d’arbres

j’étais ce puits pensif
caché aux replis énigmatiques
des vagues éternellement suspendues

et j’étais cette fièvre insolite
cette soif consumante
cette quête ardente d’une onde transparente

j’étais la nuit en alchimie d’étoiles
fusionnant en son creuset de douces lumières
les pas éphémères et l’éternelle prière d’une voix

j’étais la longue solitude des sables
j’étais le désert qui attend la délivrance

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Appel

 

je bâtirai des ponts
je bâtirai des liens
coeur à coeur
pas à pas

j’appellerai la vie
j’appellerai l’espoir
j’appellerai des lendemains de lumière

s’il le faut je prierai
s’il le faut je crierai

et j’écrirai
avec mon sang
avec le feu
avec la terre

sur les murailles
sur les arbres
sur la couleur du ciel
j’écrirai amour
j’écrirai un regard

je déchirerai le mur de l’oubli
le mur de la mort
en y traçant les graffiti des temps de flamme
en y traçant des pas
des signes
des chemins de parole

je briserai la nuit
à coups d’étoiles fantastiques
à coups de soleils éclatés
à coups de musiques flamboyantes

je dirai que la solitude existe
je dirai que la solitude n’existe pas
j’irai au-delà des contradictions illusoires

j’appellerai l’enfance du coeur
j’appellerai l’enfance du monde
j’appellerai le feu de l’âme
j’appellerai le feu du corps

s’il le faut je prierai
s’il le faut je crierai

je dirai que la vie est réelle
je dirai que la vie est rêvée

j’écrirai avec ma chair
j’écrirai
avec ma mémoire d’avenir
en plein coeur d’un siècle fou

sur une page d’éternité
j’écrirai
l’instant qui fuit
une horloge arrêtée
un millénaire à bout de souffle

je serai l’eau
pour laisser sur le sable
des présages de marées nouvelles

j’appellerai
des Amériques d’oiseaux irisés
des Amériques de neige bleue

j’appellerai
le vent qui balaiera en riant
nos années-poussières

je dirai que nous ne sommes pas nés
que nous ne sommes pas encore vivants
nous qui ne sommes pas morts

sur la face d’angoisse des villes
sur l’étendue de ce pays
j’écrirai coeur
j’écrirai liberté

j’appellerai la vie
jusqu’aux confins du silence

s’il le faut je prierai
s’il le faut je crierai

j’appellerai l’amour
j’appellerai l’inexorable

© Francine Hamelin

Ce poème a été mis en musique par Karen Young.

 

Sans titre

Au fond des puits

 

au seuil des marécages
l’engoulevent se tait avant que de partir
tout au long d’une phrase ailée
où s’égrènent les arcanes d’une nébuleuse

point minuscule dans l’infini
je traduis l’éternité en temps

l’heure est immobile
et nul n’en déchiffre les premières atteintes
derrière nos fronts anxieux
ces quelques rides
à notre inutile mémoire

nul ne nous a décrit ce naufrage étrange
parmi les vagues et précaires résonances des saisons

au fond des puits les yeux nocturnes de l’inconnu
luisent comme des escarboucles
et dévisagent notre solitude brûlée aux feux du jour
à la profondeur de l’espace

au fond des puits l’océan nous attend
parsemé d’étoiles vermeilles
et garde en ses replis le secret des abysses
l’énigme des célestes abîmes
reflétés en sa chair fluide et sauvage

nul ne nous a prédit l’amertume de l’eau
l’amer à boire jusqu’à l’adoucissement de la soif
aux abords des margelles de calcédoine

au-delà des routes calcinées
le mystère vient s’éclore et se résoudre

tout ce qui est mortel
ailleurs devient vivant vivace et prolongé
par le cri déchiré du silence

© Francine Hamelin

 

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Pour un instant d’éternité

 

mais si je ferme les paupières pour un instant
un seul instant d’éternité
ne me dis point que tout finit

j’en appelle aux grands vents qui savent bien
que les paysages toujours se prolongent
j’en appelle aux saisons profondes
de l’être et de l’arbre
au miracle infiniment renouvelé
de chaque feuille de chaque enfance

ah je sais comme tout est vivant
et comme nous sommes semblables
et combien nous sommes fragiles
je sais que rien n’est achevé
je voudrais dénouer toutes nos craintes
et les images enfouies au coeur de l’espace

je tremble de chaque blessure

vois
j’ai allumé une lampe comme un phare
dans le sommeil lourd et froid de l’ombre
et je guette à la fenêtre
les premiers signes de l’aube

j’approche pas à pas
le matin qui se lève

© Francine Hamelin

 

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La soif

 

où est l’eau

le désert est immense
et la brûlure extrême

au milieu des vastitudes arides
je cherche un puits
je cherche une route
pour en-dedans
pour quelque part
ou nulle part

dune après dune le sable emplit l’horizon

je cherche la route
pour traverser le dédale de la solitude
pour voir la métamorphose du coeur
et l’être accessible

je cherche la clé pour ouvrir au grand jour
l’énigme d’une fenêtre
reconnaître les signes et l’alchimie du pays d’alliance
la mort et la naissance à jamais emmêlées

où est ce silence d’ivoire parmi les aurores boréales
ce silence aux ailes légères
qui venait frôler mes paupières et respirait

où est l’eau pour continuer le voyage
et repousser le temps

où est ce lieu sans exil
ce lieu de repos où s’apaise le coeur du monde

-peut-on briser le cercle
effacer le mirage insensé
dépasser le temps et l’éternité-

le sable

le sable

le sable

ah j’ai frappé le vent de mes poings nus
j’ai fait route avec la folie
j’ai maudit les dieux et les hommes
et l’angoisse incurable de ce siècle dément

j’ai menacé et j’ai prié
et ma voix s’est heurtée aux flancs d’ombre des dunes

j’ai marché
j’ai marché sans fin
j’ai parcouru toute ma mémoire et tous mes oublis
j’ai remué la poussière des greniers perdus
invoqué les vivants et les morts

mais le temps étouffait mes pas
effaçait mes traces
et je n’ai rencontré personne

nul n’a répondu

il n’y avait que cette absence qui brûlait
jusqu’aux tréfonds de l’âme et de la chair
cette troublante nostalgie qui hantait mes artères
et les mille soleils du désert
ont prolongé la soif fulgurante

ô ce silence embrasé où graver ma folie
ce silence où plus rien ne s’inscrit
que l’angoisse du temps et le sable des heures

je suis l’enfant de braise
je suis l’enfant fou et fantasque sur l’échiquier des vies
je suis l’enfant fou de l’humanité anarchique
je suis l’enfant aux os de feu
j’ai parcouru le désert sans horizon du temps
et le temps a brûlé mon sang

je suis l’enfant aux mains nues
j’ai parcouru l’univers étincelant des sables sauvages
j’ai questionne
j’ai interrogé

mais nulle eau
n’est venue éteindre
la soif qui me consume
et qu’a allumée en moi
l’étendue des dunes ardentes

mon sang est mûr
et veille au seuil du monde

© Francine Hamelin

 

Sans titre

La femme au miroir

 

matins blêmes
nuits blafardes
elle bouge devant son miroir
et le bruit de ses gestes
lui revient comme un écho vide

matins blêmes
soleils pâles
miroir
elle ne veut pas se voir
miroir   mémoire  et tant de saisons abolies
quelle est cette ombre dans sa nuit
ce fantôme comme un nuage
cette presqu’inconnue
qui lui ressemble tant
qu’elle reconnaît à peine

aux jours passés
aux nuit trop noires
miroir   elle ne veut pas se voir
elle met un masque à son image
elle ne voit pas
elle est aveugle
et sa cécité la regarde

© Francine Hamelin

 

Sans titre

En d’autres paysages

 

peut-être en un univers si proche
que nos yeux ne savent le voir
aveugles à bout de mémoire
en d’autres paysages sans masque et sans carapace
où notre sang tourne en espace

peut-être les routes sont-elles sans balises
et les demeures aériennes
pour que nous respirions l’univers
pour briser l’exil insolite entre le sable et les marées
le destin qui nous tient liés
à cette solitude extrême

ah tout au bout de ces temps immobiles
comme un navire nous abîmer
en cet instant ouvert sur l’immensité
délivrer le regard de la prison des yeux
éclater le jour enchaîné en notre sang
cette éternité d’or rouge
redécouvrir la clé de toute rencontre
de toute vie en retrouvailles

tout au bout de la solitude
écouter le silence des étoiles
ces étincelles fragiles suspendues
dans la paix colossale

un silence d’étoiles vraiment
à défaire toute humaine mesure

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Insomnie

 

je ne dors pas
je ne dors pas
le soleil est un sombre royaume
le repos n’est pas en ce lieu
de regards figés
le rêve n’est pas
en ce pays nocturne et noyé
dans la douleur de l’eau amère

je ne dors pas
l’absence est un chemin
où nul pas ne se pose

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Les réverbères

 

embrasés de l’âme et du coeur
au palpitement des étoiles fugaces
nous nous tiendrons debout
et le visage nu
au creux des marées fortes
éclatés d’une soif intense
et du désir de boire
toute l’amertume du sel
avant de faire naufrage
au seuil des archipels

et les enfants tristes
nés du rêve de nos doigts
regarderont brûler les réverbères
dans la nuit chimérique
d’une ville endormie

© Francine Hamelin

 

Sans titre

L’oubli

 

petite fille au bout des routes
au bord des abîmes incertains
tu interroges les rêves ensevelis
sous l’illusion brisée

tu éclates d’un coup tous tes cris
et toutes les musiques incantatoires
dans le somnambulique tremblement de la fièvre

petite fille du siècle solitaire
tu jettes bas les masques de l’existence
les masques arides des raisons et des ruines
et les déguisements des logiques démentes
hymnes acérés des aciers
et le ciel déchiré
aux forêts de béton armé
tous les personnages engendrés
de quelle fatalité   de quelle futilité

les horloges aux doigts du vent
s’engrisaillent   se confondent
au frénétique tourbillon
des solitudes escogriffes

d’autres soleils règnent et rêvent
en tes yeux d’outre-terre
tu laisses le temps se défaire
au fil de ta mémoire oubliée
oh vois
le miroir s’est éclaté
en milliers d’éclats étoilés
dans les vastitudes glacées
des galaxies

ah petite fille
voilà que le silence
a des ailes d’ombre fraîche et douce
des abîmes d’ivresse sidérale
pour ton cœur d’astres rouges

voilà que le silence s’approche
et pose sur ton front
un baiser grave
et tout empreint de mélodies étranges

des oiseaux à l’âme de nébuleuses
prolongent ton regard
des soleils ruissellent en tes veines
comme un sang fulgurant

et tes yeux démesurément ouverts
sur l’infinité des brûlantes lumières
prennent un reflet d’aurores boréales

petite fille
ah petite fille de l’éternité nacrée
le silence t’emporte sous son aile

et tu chavires sans un cri
dans le rêve des dieux
inexistants

© Francine Hamelin

 

Sans titre

La fièvre

 

dans les jardins de la fièvre
l’esprit d’un enfant s’embrasa

les heures fulgurantes tombaient une à une
et allumaient dans l’ombre nocturne
de surprenants feux d’artifices
d’étincelantes lueurs dans l’obscurité

l’enfant jouait avec les sabliers

et ses rêves de braise vive
consumèrent le temps fantasmagorique
et les fleuves de l’aurore
chantèrent en ses veines
comme un sang fragile et pourtant mûr

-et comme une opale
la voix de l’eau captait toutes les lumières
et déroulait ses phrases de couleurs
dans l’immensité-

et l’enfant riait dans les jardins de la fièvre
dans la limpidité des songes
et des roses nouvelles

esprit d’écume brûlante
au seuil d’un océan inconnu
l’enfant jouait avec le sable
et les secondes une à une
coulaient entre ses doigts
et les siècles
comme une cascade
glissaient entre ses paumes

dans la fièvre
dans les jardins infinis de la fièvre

palpitante et défaite
la nuit recula

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Loin des Amériques amères

 

loin des Amériques amères
l’hiver s’est déposé au jardin des fenêtres
a brodé un oiseau de fougère blanche
un oiseau-lyre translucide et fou
parmi les arabesques chatoyantes
d’une fragile forêt de dentelle givrée
dans le scintillement opalin du matin

loin des Amériques amères
j’ai vu le temps se ciseler
au miroir glacé des étangs
et fondre lentement
au reflet fluide
du grand jour

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Pour la vie

 

je traverse le seuil des songes rouges
et la venteuse demeure des oiseaux égarés
dans la secrète soif qui habite mon âme et ma folie
sous le temps immobile et le destin changeant
et la fragilité

ah je ne veux que briser les miroirs gris
où s’effilochent les apparences
défaire le temps
ou l’endormir

je ne veux qu’ouvrir la porte des mystères

autour de moi
comme des cœurs fous
battent les cités hallucinées
en chaque être exilé déraciné bafoué

autour de moi
comme un grand éclatement vivant
chante une rivière ruisselante
pour la beauté de chaque être
dans l’amour

enfant de cristal bleu
je demeure au bord des larmes et des rires
mais quelque part comme des lampes
tes yeux veillent aux fenêtres crépusculaires

je ne veux que faire reculer la mort
à grands coups de musique
et renaître au creux des marées sauvages

je ne veux que semer mon cœur
en quelque jardin magique
pour qu’y grandissent
des enfances luisantes
et des silences respirants

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Un peu d’eau pour l’espoir

 

parce qu’il faut garder la soif  d’apprendre, d’explorer, de sortir des sentiers battus, parce qu’il faut garder vivant le rêve…

 

je te donnerai la soif
ne connaissant point le lieu
et la couleur des sources
qui apaiseraient
le feu d’une brûlure extrême

je t’offrirai le rêve d’une possible oasis
et toutes ces dunes d’or ardent
qui couleront entre tes doigts
sabliers sans fin
où feront naufrage les nefs du temps

et la soif même t’inventera
un peu d’eau pour l’espoir
et des étangs de moire
au milieu du désert
étranges miroirs
tout l’océan à boire
au bout de la mémoire
pour découvrir la terre

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Au cœur du silence

 

ils nous auront hantés jusqu’au cœur du silence
tous ces gisants fragiles que l’attente a brisés
tous ces pays perdus avant même de naître
ces oiseaux trépassés sans connaître le vent

ils ont pesé en nous leurs poids d’ombre et de chair
comme pierres levées à droite de l’oubli
ils ont pesé en nous leur angoisse de glaise
comme villes en débâcle   comme fleuves d’acier

ils nous auront hantés jusqu’au bout de nous-mêmes
ces otages du temps et de la solitude
prisonniers de l’absence et de l’incertitude
dont la vie s’est brûlée aux nuits sans horizon

et dans le dénuement de leurs mains immobiles
des sources incertaines fleurissent éphémères
et leurs regards noyés sous les marées amères
laissent en nous leur cri de soif et de misère

ils nous auront hantés jusqu’au cœur du silence
ils nous auront hantés jusqu’au bout de nous-mêmes

© Francine Hamelin

 

Sans titre

Droit de parole

 

j’écoute une musique d’astres étincelants
une symphonie éclatée d’étoiles brûlantes
un jazz inattendu au détour de l’attente
un blues fulgurant au milieu de l’aurore
ce grand soleil levé au profond de nos vies
vertige paisible multiplié d’incommensurables espaces
une cantate écarlate d’atomes
où des milliers de voix explosent en délire
et créent des galaxies tout au long de mes veines

j’ai des ailes légères
je m’élance loin des prisons algébriques
et loin du temps
je défais la mélancolie
je dénoue la mémoire
je quitte le chemin de ronde des heures circulaires
j’abolis le sommeil du coeur
je grandis mon envol
j’épanouis mon élan
je parle d’aujourd’hui
j’investis le futur
en vivant au présent
au rythme du feu
ancré dedans ma chair

j’appelle une étoile profonde
une nova dans notre sang
une forêt magique
pour l’enfance des yeux

je me dépayse en pays nouveau
je choisis le songe et la déraison
la fascinante floraison d’un vol d’ibis
j’éclabousse le désert de sources
je fleuris les sables
de lotus aux pétales flamboyants
je désensevelis le rire
je brise toute entrave

je choisis la plus vaste folie
la fièvre énigmatique
la soif inassouvie
et les routes ardentes

je démesure
je suis géomètre de l’impossible
je jette des ponts au hasard des îles

j’incendie le jour de fluides sortilèges
je marche sur des chemins de météores
je suis au coeur d’une infinie couleur
je refais l’alliance entre l’eau et le feu
parmi les arabesques d’une forêt inconnue
les volutes d’une cathédrale d’atomes
je danse au sillage des comètes dans mes artères
j’accomplis la poésie
je déchaîne le délire
je délivre le hasard
je brûle les drapeaux
je désarme les frontières
j’ébranle les fragiles échafaudages logiques
je suis funambule au fil de l’éternité

j’ouvre l’oeil du soleil
je dis tendresse à naître de musique terrestre
à créer le pays du coeur

je nous donne droit d’être
je nous donne droit de parole
je nous donne droit
d’avoir des ailes

je dis amour éperdument
à renverser les murs de notre histoire

je nous donne droit
d’inventer
la plus grande liberté

© Francine Hamelin