Attente

 

entre l’eau et la terre
j’attends

la vie m’est mémoire de transparence
dans la chaleur des longues étoiles pourpres

entre l’aube et l’aurore
j’attends

ô cosmique solitude des soleils

chaque instant est éternité

*******

mais aveugle j’attends

les villes sont venues mourir comme des coquillages
aux portes de nos vies

plus rien entre les jours que cette attente lancinante
villes fondues que nous avons tuées avant l’aurore
quand n’existait que cette solitude parfaite
de l’homme face à l’homme

le temps sans doute a rongé nos rêves de fleuves perdus

nos cœurs sont mis à nu
mais tout est immobile
nul ne parle nulle main ne se tend

aveugle
j’attends que se soulèvent les rochers de mes paupières

rien ne tremble au creux des saisons
nul geste ne déroule son frémissement
nulle route ne déploie ses doigts de poussière bleue
tous les ruissellements d’astres se sont pétrifiés
-par quel destin magique-

rien ne tremble
et j’attends

******

ô difficile parole du monde solitaire
au seuil du sable et de la cendre
entre les rives secrètes des étangs
séjour des fontaines craintives
mystère des êtres si fragiles

nous écoutons

qui donc répondra à la muette interrogation des algues
maintenant que se sont tus tous les langages
et toutes les voix d’oubli et de mémoire
chemins enchevêtrés de la difficile parole humaine

*******

l’hiver avait rongé notre mémoire

mais nous avons tué les villes
avec une poignée de blé
jetée au hasard du rêve

des oiseaux sont venus tomber
dans le jardin désert

alors nous nous sommes étendus au creux du temps

*******

aveugle
j’attends

parmi les rues ensevelies d’herbes hautes
tous se sont couchés sur le côté
ceux qui chantaient
et ceux-là qui marchaient sur leur ombre
ceux qui parlaient
ceux qui regardaient
ceux-là aussi qui construisaient leur oubli

tous
innombrables
à refaire la patience du monde
et les pays vivants
à apprivoiser le très grand secret de la terre
immense et belle parole de vivre

rien ne tremble que l’espérance

*******

entre nuées et galaxies
j’attends

nous avions troué l’horizon
ô abîmes du rêve
ô brumes fluviales de l’âge des cités

alors nos regards se perdirent parmi les espaces

*******

ô villes secrètes que nos mains déracinèrent
quand les marées des montagnes
criaient leur frisson de granit
ô écume des rochers
quand les fleuves de pierre
se cimentaient au printemps des aciers

mais nul ne retrouve l’accent d’un premier soleil

rien ne murmure au fond des jours

*******

j’aimais
ah comme j’aimais la voix des eaux mouvantes

mais il n’est point d’eau dans le silence
qui fasse même une rumeur

tout se tait
jusqu’aux racines de notre enfance

j’attends

j’attends que s’évanouisse le reflet pétrifié du demi-sommeil
et qu’éclate la surface de ce trop calme miroir
où tous ont accroché leur nom et leur visage

j’attends que s’éveille le monde

il n’est point de mur si étanche
qu’il ne laisse pousser des arbres

*******

silence
ô parole parfaite

je signerai un pacte avec l’étoile

*******

j’attends

l’univers m’envahit

en moi se rejoignent paix et angoisse
musique et immobilité

en moi se confondent
les océans et les rivages
l’oiseau et l’oranger
la main et le geste

*******

un enfant nous a pris par la main

alors nos yeux se sont ouverts
sur le jour éclaboussé de soleil et de cristal
et nous nous sommes relevés
nos veines vibrantes de comètes
ô nuées d’ailes dans nos têtes

*******

Terre
Terre
pays de lumière
cathédrale de beauté

et c’est ici que nous vivrons

Terre ô Terre
cheminement d’humanité
rouge splendeur du songe

Terre
c’est pour toi que nous serons
sentinelles attentives du vent et des sèves
dans l’unité de l’arbre

*******

je crois encore en la magie du monde

 

© Francine Hamelin (tiré de Les heures de sable)

A propos Francine Hamelin

Écrivaine, peintre, sculpteure de pierre, auteure-compositrice-interprète.
Cet article a été publié dans Les heures de sable, Poésie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Attente

  1. Il se dégage une incroyable force vitale de ce magnifique et entêtant poème.

    J'aime

  2. borissentenac dit :

    Prendre la main par les mots et le cœur par la poésie. J’adore

    J'aime

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