Prière du milieu de la ville étrange

où est cette paix couleur d’étoiles
ce silence aux ailes or ambre et lumière
qui venait danser au bord de mes rêves
broderie fulgurante
dans l’espace de mes yeux

le temps aveugle bouge au loin
abîme d’ombre et de hasard
solitude aux mains tendues

la vie était vaste
comme le cristal des océans
comme l’écume des cathédrales
mes yeux étaient de jade et d’eau
avant ces temps faméliques

mes yeux étaient en épousailles
avec l’oiseau
avec le lierre
en ces jours des mille soleils
en ces jours d’étranges lumières
dans la grande bonté des arbres

je voyais l’étoiles d’aurore
au creux des marines arabesques
et je m’y noyais
comme en des chemins polychromes
(passaient les outardes au long de mes veines
passaient les grands vents et les poudreries
mais j’apercevais la forêt toute proche…)

au bout de ma tête planétaire
quel pays chantait encore en ces temps-là
quel pays hantait ma mémoire
quel pays se nommait
de son nom de soleil

quelque part une porte m’attend

où vais-je ainsi
dans cette ombre mouvante accrochée à mes pas
parmi les rumeurs écloses de l’angoisse
la peur au corps
à chercher l’envers du décor

où vais-je ainsi
les yeux clos
marchant sur les trottoirs de verre

quelle est cette blessure venue du fond des temps
et cette cicatrice dans la chair vivante du pays

faut-il encore me déraciner
pour comprendre que rien ne reste de l’éternité
en ces maléfiques murmures

passagère clandestine
à la recherche d’un paysage qui sans cesse dérive
je me tiens debout
au bord d’une solitude
surpeuplée de présences par trop approximatives

ici
nul ne songe
on dirait que le rêve s’est immobilisé
comme un étang profond

ici
nul ne parle
et le silence ainsi créé
cherche en vain une oreille attentive

ici
le destin tourne sur lui-même
dans les froids corridors circulaires et blancs
des horloges glacées

ici
tous attendent
mais nul n’espère
et les chemins opaques n’entendent aucun pas

ah je vous ai vue
mon âme
emprunter les routes
de l’abîme inconnu des âges
et des questions demeurées sans réponse

je vous ai vue
mon âme
passer comme un éclat de feu
dans l’espace fou
dans les grisantes volutes
les arabesques du vertige
clé découverte
porte ouverte aux embrasements intenses
dans l’émerveillement premier des yeux et du coeur

éphémère vision

et quelle étrange nostalgie
s’est alors emparée de moi
ivresse consumante
exil
exil ô brûlante fièvre

je vous ai vue mon âme
incommensurable et libre et ardente
avant le cycle des morts et des naissances

car j’étais avant de devenir

quelqu’un chantait au coin d’une rue mouvante
«tout changera
tout changera
la ville avec ses longs jardins de fer
le fleuve
et le temps nostalgique»

quelqu’un chantait
et sa voix sans visage
s’accrochait au seuil des maisons
comme un grand gouffre bleu

«qui donc brisera
les mâts et les coques
de nos galères fantasques
qui donc nous donnera
l’autre visage des jours»

ah le vent est défait qui me disait l’odeur des sèves
et le goût des érables
la saveur de l’eau d’arbre

-mes racines qui donc les a coupées
qui donc m’a posée sur deux pieds d’acier
dans le brouillard gris de la peur-

mais que se consument les demeures de papier
et les gratte-ciel inaccessibles
dans l’éclatement des chemins et des signes

qu’il y ait une musique au très vaste désert
qui grandisse les sources
multiplie les rivières
comme un rire d’enfant semé dans notre histoire

qu’il y ait un horizon à l’étendue des dunes
une trace de pas au bout de nos questions
un puits pour nous surprendre au détour de la soif
et l’amour de l’amour pour nous prendre le coeur

car une nuit
ah une nuit entre toutes les nuits de la terre et des hommes
il nous faudra bien ouvrir les veines de la peur
qu’elle se vide de tout son sang de glace
il faudra bien que vienne un matin
un matin entre tous les matins du monde et des dieux

il faudra bien que soit posée la dernière question
et que soit donnée l’ultime réponse

la vie à toujours transformer
la vie
simplement la vie

© Francine Hamelin (tiré de La femme envolée et autres poèmes du feu et de la soif)

A propos Francine Hamelin

Écrivaine, peintre, sculpteure de pierre, auteure-compositrice-interprète.
Cet article a été publié dans La femme envolée et autres poèmes du feu et de la soif, Poésie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Prière du milieu de la ville étrange

  1. Ce texte est magnifique. Merci infiniment pour le partage.

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